Extraits : Nora At Brahim, l'espérance
faite femme.
On est d'abord
saisi par son regard noir qui éclaire un visage régulier aux pommettes haut
perchées. Que de détermination et de douceur mêlées ! Avant même d'entendre
sa voix chaude et parfois presque cristalline chanter les poèmes berbères qu'elle
écrit dans sa langue maternelle (et qu'elle
traduit en français), on devine tout ce qu'il
a fallu de rage et de courage à Nora At Brahim, pour trouver l'entrée
des artistes.
Femme, Algérienne, Kabyle, rien n'était
donné. il fallait se libérer des a priori d'un
milieu, d'une
culture, d'un
pays qui réserve au sexe dit faible plus d'ombre
que de lumière. Rien n'était
donné : Nora n'a
pas connu l'école
avant l'âge
de dix ans. Mais dans son cœur d'enfant
analphabète battait la poésie. Faute de pouvoir l'écrire,
elle la tournait dans sa tête, tournait et retournait. Si elle doutait de sa
mémoire, c'est
à ses cousines qu'elle
récitait son babil kabyle, pour que d'autres
mémoires s'en
souviennent à leur tour. Son père, qui l'aimait
fort, lui apprit toujours à ne pas se laisser dominer. Mais malgré ce soutien
paternel, il y avait des limites à ne pas franchir, et la poésie en était une.
Nora sentait le danger. Dès qu'elle
sut écrire, elle coucha ses premiers textes sur le papier pour aussitôt les
cacher. Son heure viendrait, mais il fallait attendre.
On a du mal à imaginer que cette jeune femme au parler passionné,
entrée à l'école
à l'âge
où l'on
va au collège, a passé son bac en suivant les cours du soir avant d'obtenir
une licence de droit, un BTS commercial et un diplôme supérieur de sociologie
auprès de Jean Duvignaud. Le sujet de son mémoire ? Le sort des artistes, des
chanteurs-poètes dans la culture berbère. Nora voulait comprendre sa
marginalité, la mise a l'écart
dont elle et ses compagnons de rimes faisaient les frais depuis si longtemps.
Ce travail de recherche lui a apporté les réponses qu'elle
cherchait et la conviction que des barrières pouvaient, devaient tomber, pour
elle, pour les siens, pour les femmes de Kabylie. Son idée fut pourtant, à l'origine,
de faire interpréter ses textes par une amie. Mais l'amie,
au jour du rendez-vous, n'est
pas venue. De concert - si l'on
peut dire - avec ses études universitaires Nora a donc commencé à chanter. En
France, où elle était venue suivre sa formation de sociologue. Il n'était
pas encore question pour elle de se produire en Algérie. Elle n'était
pas assez sûre d'elle.
Sa voix tremblerait-elle devant sa famille et son peuple ? Nora pourtant est
revenue et a chanté pour la première fois en Algérie au Festival international
de l'amitié,
en 1988. Vingt spectacles en vingt jours. Un succès immédiat. Son visage s'affichait
sur les murs des villes jusqu'à
Tizi-Ouzou, lieu des origines où elle chanta aussi. Certains membres de sa
famille apprécièrent, d'autres
beaucoup moins. Voir sa photo dans le journal était tantôt une fierté, tantôt
une honte qu'il
fallait taire. Jamais sa mère n'est
venue écouter Nora, qui ne se prive pas de chanter l'amour
maternel, mais aussi la paix et la tolérance, tout ce que le monde renferme de
richesses, de beauté et d'espoir.
Son dernier disque, Une femme, une espérance pour l'Algérie
déborde de cette énergie généreuse, à travers des chansons aussi différentes
que "Boudiaf " (en hommage à l'ancien
président assassiné) "l’amour Méditerranée " ou encore "l’exilée
" "ô ma mère, je vais très loin/ de ce village de médisants/ ils ont
dit du mal de moi/ les vieillards et les jeunes gens/ s'ils
m'accusent
d'énormités/
Devant Dieu ils le payeront. "
Mais, au contraire, les plus anciens apprécient ses chansons dans
lesquelles ils retrouvent un langage authentique, près de leurs racines, plein
de fraîcheur et de poésie. Les plus jeunes, eux, y puisent des raisons de
croire en demain, des mots pour se battre contre la bêtise et le renoncement.